
La solitude est parfois un choix, elle est souvent un destin, elle est toujours une nécessité. Un choix : les enquêtes sociologiques récentes indiquent quun grand nombre de nos contemporains préfèrent vivre seuls ; ce faisant, ils ne souffrent pas forcément de solitude. Un destin : beaucoup dhommes et de femmes subissent la solitude (et lesseulement qui peu à peu devient lisolement) : les liens familiaux, conjugaux, amicaux, de voisinage ou de travail, se sont desserrés au fil des jours. Une nécessité : nul néchappe à la solitude. La solitude acceptée et bénéfique est le terme dune longue maturation. Elle est une nécessité absolue puisquil nexiste pas daccès à soi-même sans solitude assumée. Cet article est tiré de la conférence donnée par A. Bédikian, dans le cadre dune journée de réflexions proposée par lAmicale des Anciens étudiants de lInstitut Biblique de Nogent.
Les auteurs bibliques ont reconnu la nécessité de la solitude dans le but de rencontrer Dieu. Dans la Bible, cette solitude est comparée très souvent à un désert, ce lieu par excellence où lêtre humain est mis à rude épreuve (Moïse, Elie, Jésus ). Prenons aussi lexemple dAdam, après la Chute, lorsque, loin de Dieu, il sest perdu. Il sest fourvoyé corps et âme dans le péché, il nexiste plus devant Dieu mais celui-ci, dans sa fidélité, lappelle à nouveau : " Adam, où es-tu ? " (Gn 3. 9). Et Adam se met à exister car la relation est rétablie. Il en est de même pour chaque homme. Pour quil commence à exister, il faut que quelquun, un autre, lappelle. Et cest par rapport à cet autre quil existe. En cela, lexemple dAdam est très marquant. A lopposé de cet appel de Dieu, il y a un autre visage, cest un visage de tristesse et dobscurité. Pourquoi ? Lhomme qui nest plus appelé, qui nentend plus aucune voix, est un homme qui ne peut plus exister : nayant plus personne, il devient personne ! Cet être ainsi abandonné, même sil survit difficilement dans le monde des hommes, de ses semblables, est devenu comme transparent : personne ne le voit plus, ne le regarde plus, il nest plus quelquun et il ne peut donc plus se regarder comme quelquun. Cest un peu comme ce clochard que nous trouvons à lentrée dun grand magasin, que le regard des clients traverse sans réellement le voir, en le rejetant dans la solitude définitive des objets (personne anonyme, cest-à-dire personne). Les solitudes que nous côtoyons et que parfois nous dénonçons, celle des personnes âgées et des malades, celle des exclus, des immigrés et des marginaux de toutes sortes, ne sont que les parties les plus visibles et les plus atroces de cette solitude. Solitude qui est celle des hommes contemporains, la nôtre, celle que nous vivons tous, au moins comme une menace, comme la figure présente de notre mort (la peur de la solitude nous renvoie à la peur de la mort). La Bible est très explicite à ce sujet et nous renvoie à la peur de la solitude en plusieurs endroits.
Elle nous propose alors des solutions. La Parole de Dieu nous enseigne que nous sommes seuls lorsque nous sommes loin de Dieu : cela, cest la cause de tout. Nous sommes seuls également lorsque nous sommes loin des hommes : cela, cest la conséquence, loin des hommes, sans communication avec eux. En fait, ces deux éléments sont étroitement liés : lorsque nous sommes loin de Dieu, nous sommes aussi loin de notre prochain. La Bible nous propose une véritable communication restaurée, une véritable communion avec Christ pour que nous soyons en communion avec Dieu, notre Créateur. Dautre part, la Bible nous propose une communion avec les autres hommes au sein de la famille, de la société, de lEglise. Un psychanalyste viennois à dit ceci : " Le véritable inconscient de lhomme est spirituel : si lhomme est malade, cest parce que Dieu lui manque ". Pascal, à sa manière, décrit le mal-être de lhomme en parlant du vide qui existe en lui, ce grand vide en forme de Dieu Nous pouvons alors nous poser la question suivante : la solution au problème de la solitude tient-elle simplement au fait de dire que le Christ est la réponse et la solution ? Oui, dans labsolu, mais il ne suffit pas de le dire pour quaussitôt ce soit une réalité. Si Christ et son caractère sont réellement formés en nous, si nous sommes des hommes et des femmes reconstruits, nous sommes alors rendus capables de communiquer avec les autres. Cest ainsi que lEglise devient (et cest dailleurs son rôle) un lieu privilégié de communion, de communication, de relation entre les hommes. Lhomme est né pour la communauté et cest dans cette relation communautaire que notre personnalité se nourrit (Tt 2. 14). Dieu veut faire " de nous un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les bonnes uvres " (1 Co 12). Un morceau de corps ne sert à rien, une pierre toute seule nest rien. Dieu veut construire une communauté. Et pour cela, Dieu a fait de nous des êtres de parole, donc des êtres doués de cette communication qui crée un lien. Ainsi, lorsque ces deux conditions sont remplies, communion avec Dieu et communion avec son prochain, nous pouvons alors dire que la réponse au problème de la solitude est trouvée : cest la communion avec Dieu et la communion avec nos frères.
En ce qui concerne le besoin de communication avec les autres hommes, la Bible nous montre que ce besoin est réel " Il nest pas bon que lhomme soit seul " (Gn 2. 18). " Malheur à lhomme seul " (Ec 4. 10). " Si quelquun maîtrise un seul, deux peuvent lui résister ; et la corde à trois fils ne se rompt pas facilement " (Ec 4. 12). Cette dernière citation, pleine de poésie, nous parle de solitude et daccompagnement. Ces quelques textes nous montrent que nous avons effectivement besoin de laide, de la collaboration, de la communion dautrui. Que ce soit sur le plan conjugal, familial, professionnel, nous avons besoin des autres, dun vis-à-vis.
Doù vient donc cette impossibilité de communiquer entre les hommes, malgré nos moyens de communication nombreux et modernes ? La réponse de la Bible est un peu embarrassante car elle nous met en face de nos responsabilités. Elle nous enseigne clairement que nous secrétons la solitude par nos attitudes et notre tempérament. Nous en sommes donc nous-mêmes, le plus souvent, responsables. Si les hommes sont, comme le dit lapôtre Paul, " menteurs, égoïstes, avares, exclusivement préoccupés deux-mêmes, etc. ", ils sont coupés des autres (Ro.1.30 ss) et se sont séparés les uns des autres. Si nous ne connaissons plus le respect ou la reconnaissance envers nos parents, si nous navons pas daffection pour notre prochain, nous serons effectivement seuls, séparés des autres. Voici ce quécrit Paul Tournier : " Ce qui nous sépare le plus des autres, ce sont nos propres secrets, le remords de nos fautes, les peurs qui nous hantent, les dégoûts que nous avons de toujours succomber à une tentation toujours renaissante, les doutes qui contrastent avec notre assurance apparente, nos jalousies, nos révoltes et même les naïfs rêves de gloire avec lesquels nous essayons de nous consoler ". Ces termes forts de Romains 1. 30 et versets suivants sont des mots que la Bible utilise pour montrer ce que nous sommes : cest notre photo. Ce sont là les tendances de notre être naturel qui nous séparent les uns des autres et qui nous plongent dans la solitude, le rejet, lisolement.
Certains aspects de notre personnalité et de notre caractère sont créateurs de solitude. Légoïsme : cest lui qui nous fait dire, comme Caïn autrefois après le meurtre de son frère Abel : " Suis-je le gardien de mon frère ? " Légoïsme se manifeste sous bien des aspects : égoïsme des couples qui ne veulent pas denfants ou un seul ; égoïsme dun enfant qui ne veut pas prendre soin de ses parents ; égoïsme dans tous les domaines de la vie, dans le travail, la famille, face aux besoins de la société. La Bible nous dit que nous navons pas le droit de penser seulement à nous-mêmes ; elle nous invite à chercher à être agréables à notre prochain et à penser à ce qui pourrait contribuer à son bien. Une telle attitude constructive nous soudera les uns aux autres et se diffusera dans notre communauté, dans notre relation de vie avec nos semblables au lieu de la déchirer
Lindividualisme : lindividualisme caractérise notre société et nous caractérise également nous-même. Lenseignement des Ecritures nous encourage à faire tout le contraire. Nous sommes tous interdépendants les uns des autres, solidaires, appelés à réaliser une unité, bien sûr au sein de lEglise, mais aussi dans toute notre vie. Malgré notre pluralité, nos différences, nous formons tous un seul corps : telle est la vision de Dieu. LEglise nest pas toujours parfaite mais, dans lEglise, il y a lidéal de société que Dieu propose à notre génération. LEglise est semblable à un corps humain avec ses différents membres et organes (1 Co 12. 13). Lapôtre Paul dira : " Nous avons tous été baptisés dans un seul et même Esprit pour former un seul corps, que nous soyons Juifs, Grecs, païens,ou devenus chrétiens, esclaves ou hommes libres ". Voilà la solidarité dans sa forme complète. Notre corps social actuel est un rassemblement dindividualités alors que le modèle proposé par Dieu est celui de lunité organique en quelque sorte. Dieu voudrait par là éviter toute division et donner aux membres du corps le sens de leur solidarité réciproque, de leur complémentarité et de leur unité afin que chacun deux ait le souci des autres pour leur témoigner une égale sollicitude. Nous sommes loin de cela mais il faut déjà le rechercher dans notre engagement personnel !
Lindifférence : elle correspond à la dureté du cur et elle soppose à la sympathie, à la chaleur de lamour fraternel. Ce sentiment damour fraternel, lapôtre Paul en parle : " Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent, ayez les mêmes sentiments les uns envers les autres " (Ro 12. 15-16). Il ne peut exister de meilleure définition de lécoute que celle de pleurer avec ceux qui pleurent et de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, une façon de vivre où les choses bonnes ou mauvaises sont partagées. En réponse à lindifférence, la Bible propose lesprit de service. Chacun de nous a reçu un don particulier pour le mettre à contribution en faveur des autres. Si nous avions cette compassion, la relation daide serait profonde et valable, même avec un compagnon de travail, là où nous sommes chaque jour : nous porterions les fardeaux les uns des autres qui seraient alors aidés.
Lagressivité : notre monde est caractérisé par la hargne, par un esprit de revendication, par le manque dégards, le manque de courtoisie vis-à-vis de lautre. En réponse à cette agressivité, la Bible propose la douceur : " Que votre douceur soit connue de tous les hommes " (Ph 4. 5). Elle oppose un esprit pacifique : " Dans la mesure du possible, autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes " (Ro 12. 18). Cet autre texte également : " Faites disparaître du milieu de vous toute mauvaise humeur, toute aigreur, toute rancune, tout esprit de revendication ". (Le mensonge : ) de quoi nous séparer aussi des autres ! Nous sommes incapables de nous aborder dans la vérité. La vérité est astreignante et difficile (Ep 4. 15). Nous constatons le mensonge dans la famille, le manque de transparence dans la société, dans nos Eglises, partout. Nous sommes alors exhortés, chrétiens, à nous défaire du mensonge et de toutes ses formes ! (1 Jn 1. 7). Lapôtre Jean dira : " Si nous vivons dans la lumière, cest-à-dire dans la transparence, alors nous sommes vraiment en communion les uns avec les autres ", et cette communion devient alors linverse de la solitude.
La rébellion ou le refus de lautorité : encore une moisson de difficultés. Nous sommes exhortés à prendre notre place dans lordre établi par Dieu Et puis il y a la rancune, la haine, lesprit de vengeance
La culpabilité : une réalité qui nous bloque à lintérieur de nous-mêmes et nous empêche davoir une bonne communication avec lautre. La solution donnée par la Bible, cest la confession. Si nous avons péché contre notre frère, Jacques nous dit : prenez lhabitude de confesser mutuellement vos fautes ou vos péchés (Jc 5. 16). Les problèmes non réglés sont des blocages et lEcriture nous dit : " Si tu vas présenter ton offrande sur lautel, si tu veux prier et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, arrête de prier, va dabord te réconcilier " (Mt 5. 23). Face à lorgueil, à lesprit de supériorité, à cette soif de pouvoir, aux abus dautorité que nous subissons ou que nous faisons subir, la Bible propose lhumilité : " Ainsi, comme des élus de Dieu, saints, bien-aimés, revêtez-vous de miséricorde, de bonté, dhumilité " (Col 3. 12). Les divergences didées peuvent aussi être des obstacles dont nous souffrons et peuvent aussi nous séparer des autres. La tolérance biblique permet alors de les surmonter Alors, pour que sopère la réconciliation entre nous, entre notre prochain et nous, nous devons auparavant trouver la source de réconciliation en Dieu et avec lui. Comment vivons-nous notre relation avec Dieu, sommes-nous en harmonie avec lui ou en désaccord ?
Jésus semble donner une définition positive de la solitude. Il lappelle " un secret ". Cest un secret qui nest pas vide. Cest un secret dans lequel il y a Dieu : cest comme un face à face avec Dieu dans ce secret, dans le silence dune rencontre avec lui. Cest une solitude qui va remettre à sa juste place toutes les prétentions de notre moi, de notre être revendicateur, une manière de faire pour écarter ses tendances mauvaises et pour que Dieu occupe alors toute la place dans notre vie. Ce secret est un lieu de rencontre avec lui où il ny a plus de téléphone, plus de télévision, plus de divertissement. Les soucis, les projets, les préoccupations sont mis de côté, au moins pour quelques instants, et nous apprenons alors à ne plus nous occuper de toutes ces choses qui font notre vie pour entrer dans un face à face avec Dieu. Cest là, dans cette solitude recueillie, remplie de sa présence, que nous apprenons vraiment à le connaître tel quil souhaite se révéler et se communiquer. Nous navons pas besoin de nous réfugier dans un monastère pour cela ! Jérémie nous dit : " Il est bon dattendre dans le silence le secours de lEternel " (Lm. 3. 26). Savons-nous, pour nous-mêmes, combien il est bon ce lieu de recueillement protégé ? Jésus lui-même nous exhorte en disant : " Va dans ta chambre la plus retirée, ferme, verrouille la porte et là, parle-moi ". Jésus, lui aussi, agissait ainsi, retiré à lécart dans des endroits solitaires, parfois même dans le désert, sur une haute montagne ou ailleurs, seul pour prier, pour rencontrer son Père, Dieu lui-même. La solitude est une école de Dieu dans laquelle il nous éduque. Pour nous, chrétiens, où apprenons-nous à remporter nos victoires, dabord la victoire sur nous-mêmes ? Cest là, dans le secret, sous le regard de Dieu seul, que nous remportons des victoires et que nous nous formons dans une relation profonde avec Dieu. Cest renoncer de tout son cur à soi-même, porter sa croix en secret Cest ainsi que nous parvenons à vaincre toutes ces forces mauvaises que nous portons en nous-mêmes. La conversation avec notre Dieu vivant, cest la chose essentielle de notre vie.
(suite dans le prochain numéro)